La femme dans l’oeuvre de Poliénov

0
La femme dans l’oeuvre de Poliénov

Vassili Dmitriévitch Poliénov occupe, dans l’histoire de la culture russe, une place importante. Contemporain et émule des célèbres paysagistes [que l’on appellera plus tard Les ambulants] A. Savrassov et F. Vassiliev, il a beaucoup travaillé dans le même genre. Il a su aborder à sa manière, alliant heureusement de vastes généralisations de portée historique à un sentiment exquis du charme intime, de la poésie lyrique de la terre natale, de sa beauté et de son originalité.

Le premier tableau peint par Poliénov à Paris, fut le résultat de ses études historiques, ayant porté notamment sur l’une de ces anciennes lois barbares qui foulaient aux pieds de la dignité humaine de la femme. Il s’agit du droit médiéval de cuissage : le tableau représente le seigneur choisissant sa nouvelle victime. Le baron entouré de ses lévriers est sur le perron du château, et les bons domestiques regardent par les portes. Le bourgmestre, saluant bien bas, fait avancer trois villageoises mariées le jour même. Le seigneur fixe ses regards sur une charmante jeune fille. Elle baisse la tête, retenant à peine ses larmes.

« L’arrestation d’une huguenotte », tableau qui a valu à Poliénov le titre d’académicien a pour sujet un épisode de l’histoire de France. La comtesse de Coligny, veuve du chef huguenot assassiné, est capturée par ses adversaires dans son château de Savoie. Des hommes armés descendant l’escalier. Leurs figures grossières, déformées par un rire cynique, contrastent avec l’image douloureuse de la jeune femme vêtue de noir, sortant du château.

A la même époque Poliénov peignit un petit tableau à sujet historique ; il l’intitule : « César s’amuse ». Laissée seule avec un tigre prêt à bondir, une jeune femme s’adosse remplie d’effroi à un mur en pierre. Derrière une balustrade en marbre, l’Empereur de Rome savoure cette scène et rit aux éclats, entouré d’une foule de courtisanes dépravées.

L’imagination de Poliénov était depuis longtemps attirée par la légende du Christ et de la pécheresse. Il médita pendant vingt ans avant de la réaliser dans une grande toile historique. Son tableau « le Christ et la pécheresse », est une protestation contre l’inégalité des femmes oppressées par les antiques lois et l’hypocrisie morale. Le vêtement de la jeune pécheresse est simple. Sa figure, apeurée et naïve, ne porte nulle trace de vice. L’artiste s’est efforcé d’exprimer la puissance d’une idée humanitaire, capable d’éveiller, chez la foule fanatique, un sentiment de justice.

Ce n’est pas seulement dans ses toiles que Poliénov manifesta ses idées égalitaires sur les droits de la femme. Il les a âprement défendues tout au long de son activité au Conseil d’administration des « pérédvijniki ». Pour lui, que l peintre ou l’élève soit homme ou femme, il n’existerait qu’un critérium : le talent.

Nous honorons la mémoire de V. Poliénov comme celle d’un remarquable peintre russe et nous nous rappelons avec gratitude qu’aux noires années de la réaction tsariste, il s’éleva contre l’inégalité et l’humiliation des femmes et fut toujours un ardent champion de leur émancipation totale.

« La femme dans l’oeuvre de Poliénov » par E. V. Polienova-Sakharova. La femme soviétique, n°2, 1948. p.42