Le mariage et féministes bourgeoises

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Le mariage et féministes bourgeoises

Les féministes se battent contre un fétiche : le mariage légalisé et consacré par l’Eglise ; la prolétaire s’attaque aux causes qui ont déterminé la forme actuelle du mariage et de la famille, et lorsqu’elle s’efforce de changer radicalement ces conditions, elle sait qu’elle favorise aussi, par là même, une réforme des rapports entre les sexes. C’est là que gît la différence radicale entre les manières bourgeoises et prolétarienne d’aborder le problème complexe de la famille.

Croyant naïvement à la possibilité de créer de nouvelles formes de rapports conjugaux et familiaux sur la sombre toile de fond de la société de classes contemporaine, les féministes et les grand-peine ces nouvelles formes. Puisque la vie elle-même ne les a pas encore suscitées, il faut les inventer coûte que coûte. Il doit tout de même bien exister une forme parfaite de rapport entre les sexes, qui même dans la société actuelle résoudrait le difficile problème de la famille. Et les idéologues du monde bourgeois – publicistes, écrivains, femmes de progrès, partisans de l’émancipation – de proposer chacun à son tour sa « panacée familiale« , sa nouvelle « formule de mariage« .

Le mariage – disent les uns -, cela consiste à suivre librement et sans entraves le penchant de la nature humaine, qui embrasse l’âme et le corps ; c’est l’union de deux individus, également libres et jouissant des mêmes droits, n’ayant aucune obligation l’un envers l’autre, aucune responsabilité l’un en face de l’autre ;  c’est une union qui peut se prolonger pendant des années, mais qui peut aussi ne durer qu’un moment bref, mais éclatant allant jusqu’à l’extase; L’essentiel, c’est qu’aucune attache, aucune chaîne, hormis les émotions personnelles, ne pèse sur les deux membres du couple. […]

Le mariage – dit le vieux Björnson (et après lui une partie des féministes), ce sévère dénonciateur de la licence sexuelle d’aujourd’hui, ce réformateur naïf de la morale sexuelle -, le mariage est une institution sacrée, à laquelle on ne doit et on ne peut prétendre que si on est « pur » et « sans pêché ». Vivre dans la continence absolue avant le mariage, rester vierge jusqu’à l’âge de 25 ans pour les hommes et de 20 ans pour les femmes, observer ensuite une stricte fidélité conjugale, la monogamie au plein sens du mot, sans aucune exception ni indulgence. Voilà comment Björnson résout de le problème de la famille, voilà comment d’un seul coup il espère apporter lumière et joie dans l’union conjugale et en finir à jamais avec la prostitution ! Quant au monde de l’exploitation, ce monde plein d’injustice où règne une étroite morale de classe et le pouvoir sans partage du capital, il doit demeurer sain et sauf. La monogamie dans notre société ! L’abolition de la prostitution ! Naïve croyance en la possibilité de faire tourner la ligne de la morale sexuelle exactement dans le sens opposé à celui vers lequel elle tend, de toute évidence.

Alexandra Kollontaï. Marxisme et révolution sexuelle, p.85 – 86.