Sous le talon de fer

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Sous le talon de fer

L’homme use de la liberté qu’il doit au hasard d’être né homme.

Le soir, tous deux rentrent à la maison, épuisés de fatigue. Au lieu d’un intérieur agréable et riant, ils trouvent un logis étroit, malsain, manquant d’air, de lumière, et souvent des commodités les plus indispensables. La misérable manière de loger les ouvriers avec tous les inconvénients qui en découlent, est un des côtés les plus sombres de notre société et conduit à bien des maux, à bien des crimes. Malgré tous les essais qui, à ce propos, ont été faits dans les villes et dans les quartiers ouvriers, la situation devient plus mauvaise d’année en année. Elle frappe des cercles toujours plus étendus : petits industriels, employés, professeurs, petits commerçants, etc. La femme de l’ouvrier, qui rentre exténuée le soir, a maintenant de l’ouvrage plein les mains ; en toute hâte, elle doit faire la besogne la plus indispensable. Les enfants, criant et faisant du tapage, sont mis au lit ; la femme s’assied, coud et raccommode tard dans la nuit.

Les distractions intellectuelles, les consolations si indispensables de l’esprit, font entièrement défaut. Le mari n’a pas d’instruction, ne sait pas grand chose, la femme encore moins ; le peu qu’on a à se dire est vite épuisé. L’homme va chercher au cabaret la conversation qu’il n’a pas chez lui ; il boit, et si peu qu’il dépense, c’est encore trop pour ses moyens. Parfois il s’abandonne aussi au jeu, vice qui fait plus particulièrement des victimes dans les classes élevées, et il perd dix fois plus qu’il ne dépense à boire. Pendant ce temps, la femme, assise à sa besogne, se laisse aller à sa rancune contre son mari : elle travaille comme une bête de somme, il n’y a pour elle ni instant de repos ni une minute de distraction. L’homme, lui, use de la liberté qu’il doit au hasard d’être né homme. La mésintelligence est complète.

Si la femme est moins fidèle à ses devoirs, si, en rentrant le soir, fatiguée du travail, elle chercher les délassements auxquels elle a droit, alors le ménage marche à rebours, et la misère devient doublement grande. Oui, en vérité, nous vivons dans le « meilleur des mondes ».

La femme et le socialisme, p.194-197