Le capitalisme rend impossible au travailleur la vie de famille

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Le capitalisme rend impossible au travailleur la vie de famille

Avec les débordements de l’ivrognerie, les débordements sexuels constituent un des principaux vices de beaucoup d’ouvriers anglais. C’est encore une conséquences fatales, une nécessité inéluctable de la situation d’une classe abandonnée à elle-même, sans avoir les moyens de faire cette liberté un usage convenable. La bourgeoisie ne lui a laissé que ces deux jouissances, pendant qu’elle l’a accablée de toutes sortes de peines et de douleurs : la conséquence est que les ouvriers, pour jouir tout de même un peu de la vie, concentrent toutes leur passion sur ces deux plaisirs et s’y livrent avec excès et de la façon la plus déréglée. Quand on met dans une situation qui ne peut convenir  qu’à la bête, il ne leur reste qu’à se révolter ou à succomber à la bestialité. Et si, par surcroît la bourgeoisie elle-même contribue encore directement pour sa bonne part au progrès de la prostitution — combien des 40 000 filles de joie, qui remplissent chaque soir les rues de Londres, vivent de par la vertueuse bourgeoisie? — combien doivent à la séduction par un bourgeois d’être obligées aujourd’hui d’offrir leur corps au passant pour vivre ? — la bourgeoisie a vraiment moins que personne le droit de reprocher à la classe ouvrière sa brutalité sexuelle.

Les des ouvriers se ramènent d’ailleurs toutes au dérèglement dans la recherche de la jouissance, au manque de prévoyance et de soumission à l’ordre social, en somme à l’incapacité de sacrifier plaisir du moment à un avantage plus lointain. Mais comment s’en étonner? Une classe qui, pour un dur travail ne peut se procurer que peu de choses et seulement les jouissances les plus matérielles, ne doit-elle pas se jeter follement, aveuglément sur ces plaisirs ? Une classe que personne ne se soucie de cultiver , soumise à tous les hasards possibles, ignorant toute sécurité de l’existence, quels mobiles, quel intérêt a-t-elle à être prévoyante, à mener une vie « sérieuse » et, au lieu de profiter de la chance du moment, à penser à une jouissance lointaine et fort problématique, pour elle et pour sa situation qui varie, qui se retourner perpétuellement ? Classe forcée de supporter tous les inconvénients de l’ordre social sans bénéficier de ses avantages, classe à qui cet ordre social n’apparaît qu’hostile, c’est à elle qu’on demande encore de respecter cet ordre social ? C’est vraiment trop.

Mais la classe ouvrière, aussi longtemps que subsistera cet ordre social, ne peut y échapper ; si le travailleur isolé se dresse contre lui, c’est lui-même qui en subit le plus grand dommage. Ainsi le l’ordre social rend au travailleur la vie de famille presque impossible ; un logis sale et inhabitable, à peine assez bon pour servir d’abri nocturne, mal meublé, souvent mal protégé contre la pluie et non chauffé, une atmosphère viciée dans une pièce surpeuplée, ne permettant pas la vie au foyer ; l’homme travaille toute la journée, peut-être également la femme et les aînés des enfants, tous à des endroits différents ; ils ne se voient que le matin et le soir, — ajoutez-y la tentation continuelle de boire de l’eau de vie  ; comment veut-on que la vie de famille existe ? Pourtant l’ouvrier ne peut pas échapper à la famille, il doit vivre en famille ; il en résulte continuellement des discordes familiales et des discussions domestiques qui exercent tant sur les époux que sur les enfants une influence démoralisante au plus haut degrés. La négligence de tous les devoirs domestiques, la négligence surtout à l’égard des enfants ne sont que trop fréquentes parmi les ouvriers anglais, et ne sont que trop provoquées par des institutions sociales existantes. Des enfants grandis ainsi en sauvages, dans l’entourage le plus démoralisant qui soit, auquel, assez souvent, appartiennent les parents eux-mêmes, comment auraient-ils plus tard quelque délicatesse morale ? Les exigences du bourgeois content de lui-même à l’égard de l’ouvrier sont véritablement par trop naïves.

Engels : la situation de la classe laborieuse en Angleterre, Oeuvres, t.IV, p.126-127 (Edit. all.)