Lettre à Hanna Krabbe

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Lettre à Hanna Krabbe

Hanna Krabbe est un membre du commando Holger Meins, emprisonnée.

Le 19 mars 1976

Ce que racontent les hommes politiques, ce n’est pas ce que les gens pensent, mais ce qu’il faut qu’ils pensent – et quand ils disent « nous », ils ne cherchent qu’à baratiner, pour que les gens croient y retrouver, en mieux formulé, ce qu’ils pensent et leur façon de penser.

Mais l’Etat n’aurait pas besoin de sondage d’opinion, il n’aurait pas besoin non plus de la garantie constitutionnelle si l’endoctrinement par la guerre psychologique était chose si simple.

Comme dit Gramsci, le pays légal n’est pas le pays réel ; ou tout simplement : l’opinion dominante n’est pas l’opinion de ceux qui sont dominés.

C’est de la merde ce que tu dis là. Tu raisonnes dans l’imaginaire. Comme si l’ennemi était l’idéologie qu’il crache, le baratin, les platitudes qu’on te serine dans la boîte à images avec le ton de consensus des hommes politiques, comme si les médias et les gens à qui l’on déverse toute cette merde étaient la même chose.

Pas réelle, matérielle, la machine anti-insurrectionnelle (« counter-insurgency ») constituée par le Bureau fédéral de la police criminelle, le conseil constitutionnel, le gouvernement, les médias, les ervices secrets, etc.

Comme si l’ennemi n’était pas matériel, mais idéal.

Ainsi tu ne t’interroges pas sur ce qu’est véritablement cette situation que Brandt qualifie de « normale » – et devant les propos de Buback, tu ne remarques pas que lui a pigé le caractère de l’affrontement, la guerre, et sa dimension internationale, et qu’il parle là en fonction du capital U.S international. Tu les trouves seulement « absurdes », – et au lieu des les analyser, tu trouves un mot – la « C.I.A », qui constate de façon métaphorique la déchéance morale de la politique de Buback -, c’est gratuit. Mais tu te dénonces par là, parce que pratiquement tu déplores que ce soit la guerre, après t’être mise clairement de notre côté dans cette guerre et avoir commencer à lutter.

Ton texte s’adresse à un public comme celui des mouvements de droits civiques aux Etats-Unis.

On peut alors se demander : si c’est cela ta cause, pourquoi es-tu ici et pas là-bas?

Mais tu es ici.

U. Meinhof, Deux lettres à Hanna Krabbe ; p.51, Textes des prisonniers de la « fraction armée rouge » et dernières lettres d’Ulrike Meinhof.

Cahiers libres 337 / François Maspero. 1977