Le Viol- Emmanuèle (1)

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Le Viol- Emmanuèle (1)

Je marchais rue du Four en direction du métro, dans l’intention de rentrer chez moi. Il était huit heures du soir. Pendant que je traverse la rue un jeune homme me voit du trottoir d’en face, m’évalue, m’attend et m’aborde. Il est de taille moyenne, ni beau ni laid, habillé bourgeoisement, il a des lunettes. Il « fait étudiant en droit ». Ce n’est pas mon type.

« Excusez-moi mademoiselle voulez-vous que je vous accompagne ? » « Excusez-moi mademoiselle est-ce que je peux parler avec vous ? » « Bonsoir, ça va, où allez-vous si vite ? Vous allez tomber », ou quelque chose comme ça, me dit-il.

Je n’aime pas me « faire aborder ». Cela  ne poserait pas de problème si les hommes et les femmes étaient égaux, si les relations entre les sexes étaient réciproques. Mais actuellement ce n’est pas un moyen « comme un autre » de faire connaissance car c’est un moyen qui pose la femme avant tout comme un objet sexuel. La plupart des hommes qui abordent une femme n’attendent pas qu’elle ait manifesté le moindre désir, qu’elle ait soutenu leur regard, ni même qu’elle les ait vus. Ils commencent souvent à parler avant d’avoir vu son visage, arrivent pas derrière et s’adressent à ses fesses.

C’était, comme la plupart du temps, son choix et pas le mien. D’abord, je n’ai pas répondu, il m’était indifférent. Puis il a insisté en me suivant. La force de son insistance s’ajoutant à la force de ma solitude, j’ai répondu. Je me suis aperçu que cela me faisait plaisir de parler. J’avais envie de compagnie. Son envie à lui était tout à fait tout autre, il me l’a affirmé lui-même  plus tard. Il s’agissait d’une décision qui n’a été modifiée ni par mon attitude générale, ni par mes affirmations, ni par mon refus physique.

Lorsqu’il m’a proposé de prendre un café, j’ai accepté en le prévenant que je le quitterais au bout d’une demi-heure (car je ne prévoyais qu’un soulagement verbal à la solitude et n’avait l’impression qu’une amitié naîtrait de cette rencontre).

Alors a commencé l’escalade. « Je connais un café un peu plus loin », me dit-il. De fait, c’est à sa voiture qu’il m’amène ; il m’en ouvre la porte sans me demander mon avis.

C’était le premier indice de sa volonté de puissance. Cela aurait dû me suffire pour refuser de pénétrer dans sa voiture. Malheureusement les femmes sont habituées à ne pas être choquées de ce que les hommes fassent continuellement pression sur elles. Je ne me rendais pas compte qu’entre ce genre d’abus – constant- et le viol il n’y a qu’une différence de degré et non de nature.

Jusqu’ici  j’étais encore formellement libre. Je dis bien formellement car si j’avais refusé de monter dans sa voiture, cela aurait prouvé que je n’étais pas libre de le faire sans risque. Si une femme n’a le choix qu’entre se priver de compagnie ou accepter une compagnie avec le risque qu’on ne respecte pas sa liberté, cette femme n’est pas libre.

Je commençai par refuser de monter. Je dis que je préférais aller dans un café des alentours, que c’était plus simple, etc.

Spontanément, je n’exprimais pas la raison véritable de mon refus. Je faisais comme si la voiture ne représentait pour moi qu’une complication pratique.

J’utilisais en réalité un code implicite, compris par mon interlocuteur puisqu’il me répondit : « Mais voyons, ne dites pas que vous avez peur. Je ne vais pas vous manger », etc.

J’avais affirmé le risque de l’agression sans le mentionner, et lui l’avait mentionné en le niant. Tous deux, moi par volontarisme, lui par chantage, faisions semblant d’ignorer la situation sociale de la femme comme objet sexuel, c’est-à-dire la possibilité que sa liberté ne soit pas respectée.

Lorsque j’ai dit que ce n’était pas « commode » de prendre la voiture, je parlais en femme libre qui ne pose qu’un problème matériel. En fait, sans en avoir pleinement conscience, je refusais la situation selon deux aspects : d’une part la possibilité que cet homme n’abuse de moi (comme on dit si justement) dans sa voiture ; et d’autre part la signification sociale de mon geste si je montais dans la voiture. Cette signification fait partie d’un code implicite et c’est pourquoi  elle est difficile à analyser.

Je craignais au fond que mon attitude ne soit considérée comme une invite sexuelle alors que ce n’était pas le cas. Ou plus exactement je craignais que l’homme ne fasse semblant d’interpréter mon attitude comme une invite sexuelle (à quelque degré qu’elle se situât) en niant ainsi son caractère d’agression.

Cette crainte obscure exprimait une réalité sociale habituelle. Les femmes ne sont jamais véritablement considérées comme victimes de l’agression masculine, mais comme complices. Paradoxe absurde destiné à nier la réalité de l’oppression des femmes. Si une femme monte dans la chambre d’un inconnu et s’y fait violer, on dira qu’elle l’avait « cherché », que le fait de pénétrer dans la chambre était une acceptation tacite de ce qui pourrait y arriver. A l’extrême on feint de croire à ce contresens : qu’une femme peut aimer se faire violer.

Toutes ces idées reposent sur le mythe de la nature passive de la sexualité féminine, mythe destiné à justifier le rôle d’objet sexuel qui est imposé aux femmes. « Une femme qui ne dit mot consent. Une femme qui dit non veut dire peut-être, une femme qui dit peut-être veut dire oui.’ Autrement dit, qu’une femme soit neutre, résistante ou hésitante, elle est toujours d’accord. C’est dire qu’on nie totalement la liberté des femmes, qu’on leur nie toute autonomie sexuelle. Ce qu’elle exprime n’est pas entendu, mais est perçu en fonction du désir masculin. A l’extrême (mais en fait normalement), un désir positif de sa part est perçu comme ambigu, comme un désir-refus, une soumission et non pas un choix.

Emmanuèle

Libération des femmes, Collection Partisans, p.10-14. Editions Maspero. 1972.