Maï Politzer, Lettre à ses parents

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Maï Politzer, Lettre à ses parents

Mes grands chéris,

Je crois que cette fois-ci vous allez recevoir ce mot. Je vous ai envoyé de la Santé des petites lettres clandestines, mais je vais vous redire ce que je vous disais dans la précédente lettre.

Notre Georges (Politzer-NDLR) avant d’être fusillé a pu passer vingt minutes environ dans ma cellule. Il était sublime, jamais son visage n’avait été aussi lumineux, une grandeur que je ne puis traduire l’élevait au-dessus des hommes. Un calme rayonnant se dégageait de lui, et toute son attitude était impressionnante, même pour ses bourreaux. Il m’a dit tout son bonheur de mourir pour son Parti et pour la France, il était particulièrement heureux de mourir sur le sol français, vous savez combien cela comptait pour lui. Surtout que dès le premier jour on lui avait dit qu’il serait jugé et fusillé en Allemagne.

Vous savez sans doute qu’il n’a pas été jugé mais fusillé comme otage à la suite d’un « attentat » contre un lieutenant allemand, disaient-ils. Au fait, ils avaient peur de n’avoir pas suffisamment de preuves pour le condamner à mort, car chez nous ils n’ont rien trouvé de sa main. À plusieurs reprises les officiers de la Gestapo lui ont demandé d’accepter de travailler à réformer l’intelligence de la jeunesse française, lui promettant notre libération immédiate et une vie longue et heureuse « pour notre famille » ; ils ajoutèrent qu’un autre savant français n’avait jamais eu à le regretter. Vous imaginez sa réponse puisqu’il est mort. Ils lui ont donné huit jours pour réfléchir. Puis un jour il a été appelé et ayant maintenu sa position, on lui a répondu qu’il serait fusillé dans les jours qui suivaient.

Trois jours après il a été fusillé au Mont-Valérien. On est venu le chercher dans sa cellule à six heures du matin. De ma vie je n’oublierai le bruit des bottes qui m’ont réveillée en sursaut. Sa cellule était presque face à la mienne et par les W.C. nous parlions depuis le premier mai toute la journée. Malheureusement j’ai passé huit jours au cachot pendant ce mois à la suite de mon interrogatoire. J’y avais déjà passé trois jours. Le 23 mai à 7 heures il a été amené dans ma cellule, je croyais que tout était fini. Vous imaginez ce qu’a été ce moment. Merveilleusement grand et calme. J’ai su qu’il n’a été fusillé que vers deux heures de l’après-midi, ils ont chanté la Marseillaise jusqu’au bout.

Pendant qu’il était dans ma cellule l’aumônier est venu lui demander s’il désirait quelque chose, Georges a demandé qu’on lui donne à manger. J’ai su depuis qu’on leur a donné un repas et qu’ils ont fumé toute la matinée.

Le 30 mai c’était le tour du pauvre Daniel Decourdemanche. J’ai pu aussi lui parler un peu par les W.C. Ils ont tous été sublimes. Malheureusement j’ai vu partir beaucoup des nôtres, dont certains qui étaient encore des enfants de 17, 18 et 19 ans. Ils étaient tous des héros – notre parti peut être fier de ses fils, ils meurent tous en héros.

Georges a été enchaîné dès le premier jour jusqu’au dernier moment, les mains au dos avec les menottes nuit et jour. Ses menottes lui ont provoqué une infection, il a eu des anthrax qui l’ont fait souffrir pendant deux mois.

Il a été sauvagement battu au nerf de bœuf et à la matraque, sur tout le corps et en particulier sur les parties. Il a certainement eu le bras cassé par les coups car il avait le jour où je l’ai vu, un os au poignet qui déformait complètement son bras.

J’ai pour mon compte été particulièrement ennuyée par les sauvages. J’ai été gardée seule en cellule à la Santé, sans livre, sans colis, sans promenade, pendant cinq mois. Après la mort de Georges on m’a mise un mois avec une femme de droit commun puis on m’a remise seule. Pour des riens on me punissait. J’ai été privée de soupe trois fois, pour cinq jours chaque fois. J’ai été en même temps privée de lit chaque fois pendant cinq jours. Puis envoyée deux fois au cachot ; le cachot est une toute petite pièce absolument noire, sans fenêtre aucune et totalement nue, sans paillasse sans couverture et avec des souris. J’ai très bien supporté tout cela, mais le manque d’air faisait qu’on me trouvait presque chaque matin évanouie. Le docteur m’a enfin examinée et m’a dit que j’ai quelque chose au poumon, mais ce doit être pour me faire parler qu’il m’a dit cela, car il a ajouté, si vous parliez je pourrai faire quelque chose pour vous. À la Santé j’ai eu une crise de foie et une autre ici. Ici cela m’a valu qu’on me donne un régime, au lieu de l’horrible soupe aux choux, on me fait des légumes. Le soir nous n’avons qu’un sixième ou un cinquième de boule de pain suivant les jours, et une cuillérée de confiture. On crève de faim, mais n’envoyez rien pour le moment car le secret n’étant pas levé, nous ne recevons absolument rien des familles.

Mon amie Danielle Casanova me propose de vous envoyer tous les trois en Corse chez sa mère. Si on vous le propose acceptez car la Gestapo nous a menacés Georges et moi d’envoyer Michel en Allemagne où ils l’élèveront jusqu’à 21 ans. S’ils ne le font pas encore, ils risquent de le faire un jour. Nous commençons à savoir qu’ils tiennent beaucoup de leurs promesses. Aussi n’hésitez pas à mettre le petit à l’abri et même vous-mêmes à l’abri si c’est possible.

Ici au Fort de Romainville nous sommes beaucoup mieux qu’à la Santé à cause de l’air. Nous sortons dans la cour deux heures par jour. Nous sommes quarante dans un dortoir. Je suis avec Hélène (Solomon -NDLR), Danielle (Casanova) et Marie-Claude (Vaillant-Couturier) ; nous faisons des causeries, des conférences, des leçons d’allemand, de chant, de danse, de diction. En ce moment j’apprends le Fandango aux autres. Le moral est chez toutes, magnifique.

Mon seul souci est vous trois, que devenez-vous ? Mes anges, que mangez-vous ? avez-vous de l’argent ?

Je croyais avoir un mot de vous hier. Je vais l’avoir peut-être ce soir.

J’ai reçu les affaires de Georges, le chandail bleu, ma jupe plissée et une robe noire.

Je n’ai pas eu froid sauf au cachot, ils me faisaient faire de la gymnastique pour me réchauffer. Mes chéris ayez beaucoup de confiance. « Nous nous retrouverons bientôt ». Nous ne nous quitterons que si nous partons en Allemagne. En tous cas je vous reviendrai.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Lettre à ses parents 1942