La femme dans le présent

0
La femme dans le présent

Lorsqu’en 1793 la Convention eut proclamé les Droits de l’homme, les femmes perspicaces s’aperçurent bien que ce n’étaient que des droits des hommes qu’il était question. Olympe de Gouges, Louise Lacombe, et d’autres encore, leur opposèrent les « droits des femmes » en 17 articles, les basant le 28 brumaire (20 novembre 1793), devant la Commune de Paris, sur cette déclaration :  » Si la femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir aussi celui de monter à la tribune. » Et lorsqu’en présence de toute l’Europe réactionnaire marchant contre elle, la Convention eut déclaré de porter les armes à accourir en toute hâte pour défendre la Patrie et la République d’enthousiastes parisiennes s’offrirent à faire ce que réalisèrent effectivement vingt ans plus tard contre le despotisme de Napoléon des femmes prussiennes : défendre la patrie le fusil à la main. Le radical Chaumette alla au-devant d’elles en leur criant : « Depuis quand est-il permis aux femmes de renier leur sexe et de se changer en hommes ? Depuis quand est-il d’usage de les voir délaisser les soins pieux  de leur ménage et les berceaux de leurs enfants pour venir, sur les places publiques, prononcer des discours du haut de la tribune, de se mêles au rang des troupes, en un mot remplir des devoirs que la nature n’a donnés en partage qu’aux homme ? La nature a dit à l’homme : sois homme ! Les courses, la chasse, l’agriculture, la politique, les fatigues de tout genre sont ton privilège. Elle a dit à la femme : sois femme ! Le soin de tes enfants, les détails du ménage, les douces inquiétudes de la maternité, voilà tes travaux ! Femmes imprudentes, pourquoi voulez-vous devenir des hommes? Le genre humain n’est-il pas assez divisé ? Que vous faut-il de plus? Au nom de la nature, restez ce que vous êtes ; et, bien loin de nous envier les périls d’une vie si orageuse, contentez-vous de nous les faire oublier au sein de nos familles, en laissant nos yeux se reposer sur le délicieux tableau de nos enfants, heureux grâce à vos soins éclairés. »

Les femmes se laissèrent convaincre et s’en allèrent. Sans aucun doute le radical Chaumette a nettement rendu la pensée d’une foule de nos hommes qui, à part cela, ont horreur de lui. Du reste, je crois aussi, pour ma part, que c’est faire une répartition convenable des devoirs de chacun que de confier à l’homme la défense de la patrie et à la femme la garde du pays natal et du foyer. En Russie, à l’époque actuelle,  les hommes de villages entiers, une fois leurs champs labourés, s’en vont à la fin de l’automne vers les usines lointaines, laissant à leurs femmes la garde de la maison et de l’administration de la commune. Au reste, les poétiques épanchements de Chaumette se trouvent détruits par tout ce que nous avons dit de la vie de famille et de l’existence de la femme à notre époque. Ce qu’il dit des fatigues de l’homme dans l’agriculture n’est pas exact non plus, car, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, ce n’est pas le rôle le moins pénible que la femme y a joué. En ce qui concerne les « fatigues » de la chasse, des courses et de la politique, ces fatigues sont exclusivement , quant aux deux premiers objets, un plaisir pour l’homme, et la politique n’a de danger que pour ceux qui veulent lutter contre le courant ; du reste, elle leur donne au moins autant de plaisir que de fatigue. C’est l’égoïsme masculin qui parle, dans ce discours. Mais le discours a été tenu en 1793 ; cela excuse l’orateur.

Aujourd’hui les choses vont un peu différemment. Les circonstances ont fortement changé depuis cette époque, et elles ont aussi modifié la situation de la femme. Mariée ou non, elle est plus intéressée que par le passé aux conditions sociales et politiques existantes. Il ne peut pas lui être indifférent que l’Etat  retienne  chaque année dans l’armée permanente des centaines de milliers d’hommes sains et vigoureux, que la politique soit belliqueuse ou pacifique, quelle charge d’impôts il y a à supporter et comment ils doivent être prélevés. Il ne peut pas lui être indifférent non plus que les choses les plus nécessaires à l’existence renchérissent par suite des impôts indirects qui favorisent la falsification des vivres et frappent la famille, d’autant plus lourdement qu’elle est plus nombreuse, dan sun temps où les moyens d’existence sont eux-mêmes déjà réduits à l’extrême. Elle est intéressée au plus haut degré au système d’éducation, car elle ne peut pas rester indifférente à la façon dont son sexe sera élevé dans l’avenir ; comme mère, elle y a un double intérêt.

Bebel -La femme dans le passé, le présent et l’avenir. Paris G Carré, éditeur 1891. p 200-201