Le travail à domicile

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Le travail à domicile

Autre solution pour concilier fonction d’ouvrière et fonction de ménagère : le travail à domicile, occasion de la pire des exploitations. Au XIXème siècle comme aujourd’hui, le travail à domicile n’était pas réservé aux femmes, mais elles y étaient très largement majoritaires. Leur nombre est difficile à chiffrer, elles passaient et passent encore, aujourd’hui, à travers les recensements. On sait qu’à Paris, à la fin du siècle, pour cent femmes actives, on comptait trente-cinq ouvrières à domicile ; comme il y avait dix-sept domestiques, les femmes travaillant dans un « intérieur » représentaient 52% des travailleuses. Aujourd’hui, le pourcentage serait bien moindre, mais n’oublions pas que « le travail au noir », féminin est essentiellement un travail domestique ou à domicile. Travail dévalorisé, parce qu’il ne fait appel à aucune connaissance professionnelle, mais à un savoir-faire féminin (savoir-faire né de toute une éducation que l’on réserve aux filles).

Les ouvrières à domicile sont très spécialisées et généralement peu qualifiées, si bien qu’aujourd’hui encore plus qu’hier le travail est parcellisé. AU XIXème siècle, les ateliers de confection coupaient les pièces et les distribuaient aux ouvrières qui se contentaient de les assembler. Aujourd’hui certaines finisseuses doivent toute la journée surfiler des coutures, d’autres cousent des boutons, en maroquinerie elles collent les doublures des sacs, posent des fermetures à glissières. Alors qu’au XIX siècle, la majorité des ouvrières à domicile travaillait à la main, subissant ainsi la concurrence des ouvrières d’atelier, aujourd’hui dans de nombreux secteurs, même les ouvriers à domicile travaillent sur une machine (achetée ou louée à leurs frais). On peut reprendre la définition qu’en octobre 1913 La Bataille syndicaliste donnait de tout travail à domicile :

« Production intensive, salaire infime »

Le travail à domicile donne lieu à une surexploitation parce qu’il ne peut être protégé ou contrôlé par aucune loi, ou presque : un domicile est un lieu privé. Mais aussi parce que la travailleuse isolée ne peut se défendre, et se définissant d’abord comme une certaine conscience de classe. Cette surexploitation n’est possible que parce que les femmes ont d’autres obligations, qui leur font considérer leur mode d’exploitation, comme une forme de liberté. Une femme doit elle élever des enfants, garder des vieillards, entretenir une maison ? Elle travaillera à domicile. Ainsi, elle gagnera de l’argent par son travail, mais dans le même temps aura le sentiment d’en gagner en évitant d’en dépenser en faisant appel au secteur marchand. Doublement gagnante, de quoi se plaindrait-elle ? Et de quoi se plaindrait son patron ? Il a une ouvrière docile, qui travaille doublement, même le dimanche en cas de commandes urgentes (elle est alors heureuse de gagner plus, car elle aux pièces), qui, en cas de besoin, ralentit sa production, sans qu’on ait à la licencier (une femme a toujours à faire dans une maison, avec des enfants).

Entre 1880 et 1914 avec la diffusion de la machine à coudre, et surtout le remplacement de la force de la vapeur par l’électricité beaucoup plus souple, on assiste à la montée d’un grand espoir : le foyer va redevenir un lei de production, les ouvriers et les ouvrières surtout vont retourner chez eux. Les femmes vont pouvoir remplir leur rôle spécifique tout en ayant une activité salariée. Cette évolution, dont nous sentons, aujourd’hui, l’aspect négatif avec toutes ses conséquences néfastes, n’était pas souhaitée seulement par les philanthropes, médecins du capitalisme qui tend de résoudre les problèmes sociaux engendrés par sa croissance, mais par de nombreux ouvriers.

Femmes et féminisme dans le mouvement ouvrier français, Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard, p86-87