Lénine et la question sexuelle (3)

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Lénine et la question sexuelle (3)

Sans attendre ma réponse, Lénine poursuivit :

-La liste de vos péchés, Clara, n’est pas encore épuisée. J’ai ouï dire qu’à vos soirée de lectures et discussions avec les ouvrières, vous vous occupiez surtout des questions de sexe et de mariage. Ce sujet serait au centre de vos préoccupations, de votre enseignement politique et de votre action éducative. Je n’en croyais pas mes oreilles.

Le premier Etat de la dictature du prolétariat combat tous les contre-révolutionnaires du monde. La situation de l’Allemagne même exige la plus grande cohésion de toutes les forces révolutionnaires prolétariennes pour repousser les attaques toujours plus vigoureuses de la contre-révolution. Or, pendant ce temps, les communistes actives traitent la question des sexes, des formes du mariage dans le passé, le présent et le futur. Elles estiment que leur premier devoir est d’instruire les ouvrières dans cet ordre d’idées. On prétend que la brochure d’une communiste viennoise sur la question sexuelle jouit d’une très large diffusion. Quelle sottise que cette brochure ! Le peu de notions exactes qu’elle renferme, les ouvrières les connaissent déjà d’après Bebel, et cela non point sous forme d’un schéma aride et fastidieux, comme dans cette brochure, mais sous la forme d’une propagande qui vous emporte, d’une propagande pleine d’attaques contre la société bourgeoise. Les hypothèses de Freud mentionnées dans la brochure en question confèrent à ce livre un caractère, à ce qu’on prétend « scientifique », mais ce n’est au fond qu’un gribouillage primitif. La théorie de Freud, elle aussi, n’est aujourd’hui qu’un caprice à la mode. Je n’ai nulle confiance en ces théories sexuelles exposées dans des articles, comptes rendus, brochures, etc, bref dans cette littérature spécifique qui fleurit avec exubérance sur le terreau de la société bourgeoise. Je me méfie de ceux qui sont constamment et obstinément absorbés par les questions de sexe, comme le fakir hindou dans la contemplation de son propre nombril.

Il me semble que cette abondance de théories sexuelles, qui ne sont pour la plupart que des hypothèses souvent arbitraires, provient de nécessités toutes personnelles, c’est-à-dire du besoin de justifier aux yeux de la morale bourgeoise sa propre vie anormale ou ses instincts sexuels excessifs, et de les faire tolérer.

Ce respect voilé pour la morale bourgeoise me répugne autant que cette passion pour les questions sexuelles. Elle a beau revêtir des formes subversives et révolutionnaires, cette occupation n’en est pas moins, en fin de compte, purement bourgeoise. S’y adonnent de préférence les intellectuels et les autres couches de la société qui sont proches d’eux. Point de place pour ce genre d’occupation dans le Parti, parmi le prolétariat en lutte et conscient de son esprit de classe.

Je fis remarquer que les questions sexuelles et matrimoniales en régime de propriété privée suscitaient de multiples problèmes, qu’elles étaient une cause de conflits et souffrances pour les femmes de toutes les classes et couches sociales. La guerre et ses conséquences, disais-je, ont aggravé à l’extrême pour la femme les conflits et les souffrances qui existaient auparavant dans les rapports entre les sexes. Les problèmes cachés jusqu’ici sont dévoilés aux regards des femmes, et cela dans l’atmosphère de la révolution qui vient de commencer. Le monde des vieux sentiments, des vieilles idées craque de toutes parts. Les liens sociaux d’autrefois faiblissent et se brisent. On voit apparaître les germes d’une orientation nouvelle. Là apparaît également la réaction qui se produit contre les déformations et le mensonge de la société bourgeoise. Le changement des formes matrimoniales et familiales tout au long de l’histoire, dans leur dépendance de l’économique, constitue un bon moyen pour déraciner de l’esprit des ouvrières la croyance à la pérennité de la société bourgeoise. La critique historique de cette société doit aboutir au démembrement de l’ordre bourgeois, à la mise à nu de son essence et de ses conséquences et, entres autres , à la stigmatisation de la fausse morale sexuelle. Tous les chemins mènent à Rome.Toute analyse marxiste concernant une partie importante de la superstructure idéologique de la société ou phénomène marquant doit conduire à l’analyse de l’ordre bourgeois et de sa base, la propriété privée ; et chacune de ces analyses doit amener à cette conclusion : « Il faut détruire Carthage ».

Clara Zetkin : « Notes de mon carnet », Lénine tel qu’il fut. Bureau d’éditions, 1934