Lénine et la question sexuelle (2)

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Lénine et la question sexuelle (2)

« Notre travail révolutionnaire doit être mené jusqu’au bout. Dites-moi où en est le travail communiste à l’étranger ?

[…] Il va de soi que je parlai surtout de la situation en Allemagne. Je lui dis que Rosa estimait qu’il importait au plus au point de gagner la lutte révolutionnaire les masses féminines. Quand fut formé le Parti communiste, Rosa insistât pour que l’on publiât un journal qui fût consacré au mouvement féministe. Lorsque Léo Joguichès, examinant avec moi le plan de travail du Parti au cours de notre dernière entrevue, trente-six heures avant qu’on le tuât, me confiait des tâches à accomplir, il y comprenait aussi un plan de travail organisé parmi les ouvrières. Cette question fut traitée dès la première conférence illégale du Parti. Les propagandistes et les dirigeantes instruites et expérimentées qui s’étaient signalées avant et pendant la guerre étaient restées presque toutes dans les Partis social-démocrates des deux nuances, exerçant une grande influence sur la masse agitée des ouvrières. Toutefois, parmi les femmes également, il s’était formé un noyau de camarades énergiques et pleines d’abnégation, qui prirent part à tout le travail et à la lutte de notre Parti. Ce dernier avait, de son côté, entrepris une action méthodique auprès des ouvrières. Ce n’était là que le début, mais un début bien amorcé.

– Ce n’est pas mal, ce n’est pas mal du tout, dit Lénine. L’énergie, l’esprit d’abnégation et l’enthousiasme des femmes communistes, leur courage et leur intelligence en période d’illégalité ou de semi-légalité ouvrent une belle perspective de développement de ce travail. S’emparer des masses et organiser leur action, voilà des éléments précieux pour le développement du Parti et de sa puissance.

Mais où en êtes-vous quant à la compréhension exacte de ses bases ? Comment les enseignez-vous aux camarades ? C’est que cette question a une importance décisive pour le travail à effectuer auprès des masses. Elle exerce une grande influence pour ce qui les attire à nous et les enflamme. Je ne puis me rappeler en ce moment, qui a dit ceci : » On ne fait rien de grand sans passion ». Or, nous et les travailleurs du monde entier, nous avons véritablement à accomplir de grandes choses encore.

Ainsi, qu’est-ce qui anime vos camarades, les femmes prolétaires d’Allemagne ? Où en est leur conscience de classe prolétarienne ? Leurs intérêts, leur activité visent-ils les revendications politiques de l’heure présente? Sur quoi leurs idées sont-elles concentrées ?

A ce propos, j’ai entendu des camarades russes et allemands dire des choses étranges. Je dois vous conter cela. On m’a rapporté qu’une communiste très douée éditait à Hambourg un journal pour les prostituées et qu’elle tentait de les organiser pour la lutte révolutionnaire. Rosa, en sa qualité de communiste, avait agi et senti humainement en écrivant un article où elle prenait la défense d’une prostituée, jetée en prison pour infraction à quelque règlement de police concernant son triste métier. Doublement victimes de la société bourgeoise, les prostituées méritent d’être plaintes. Elles sont victimes tout d’abord du système maudit de la propriété, puis de la maudite hypocrisie morale. C’est clair. Il n’y a que les brutes et les myopes pour l’oublier.

– Est-ce qu’il n’y a pas, en Allemagne, des ouvrières industrielles qu’il faille organiser ? Pour lesquelles on doive éditer un journal ? Qu’il faille entraîner à la lutte ? C’est là une déviation maladive. Cela me rappelle fort la mode littéraire qui faisait de toute prostituée l’image d’une douce madone. Il est vrai que là également la « racine » était saine : la compassion sociale, l’indignation contre l’hypocrisie de l’honorable bourgeoise, a dépéri. Dans un sens général, la prostitution, dans notre pays également, posera devant nous de nombreux problèmes difficiles à résoudre. Il s’agit de ramener la prostituée au travail productif, de lui assigner une place dans l’économie sociale, ce qui, dans l’état actuel de notre économie et dans les conditions présentes, est une chose compliquée, difficilement réalisable. Voilà donc une tranche de la question féminine qui, après la conquête du pouvoir par le prolétariat, se pose à nous dans toute son ampleur et demande à être résolue. En Russie Soviétique, ce problème nous donnera encore du fil à retordre. Mais revenons à votre cas particulier en Allemagne. Le Parti ne saurait, en aucune façon, tolérer de pareils actes désordonnés de la part de ses membres. Cela embrouille les choses et désagrège nos forces. Et vous ? Qu’avez-vous entrepris pour l’en empêcher ?

Clara Zetkin : « Notes de mon carnet », Lénine tel qu’il fut. Bureau d’éditions, 1934