Maï Zetterling et la critique

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Maï Zetterling et la critique

Actrice de Bergman, un jour Maï Zetterling passe à l’acte de création : elle fait ses propres films.

Premier film : Les amoureux.

Tiré d’un roman très connu en Scandinavie, dont l’auteur est elle-même une femme. Passe en France en avril 1966.

Ce n’est pas le premier film valable fait par une femme, mais c’est sans doute le premier qui ait choisi délibérément l’optique féminine.

La satire de l’homme, si elle existe clairement, n’en demeure pas moins légère, et l’humour ne perd jamais ses droits. L’époque choisie, le tout début de la guerre de 1914, accuse la ségrégation des sexes. D’un côté les hommes qui, parce qu’ils sont les maîtres, peuvent se permettre la plaisanterie légère sur « le sexe et l’accouchement », car  » il faut jamais prendre les femmes au sérieux ». Les femmes, elles, sont trop facilement blessées pour ne pas être sérieuses. Et si le mariage est, pour les hommes, 30 secondes de paradis et toute la vie d’enfer, il est synonyme, plus simplement, pour les femmes, de discorde et de déceptions.

Les scènes d’amour sont chastes et traditionnelles. Des coupures au bon moment nous cachent le principal, et la seule audace est un bouquet de fougères remuant en cadence.

La critique fut agréablement surprise : on applaudit au bon exercice de la discipline de Bergman. La note féministe était calfeutrée dans le « bon ton » et la plaisanterie. Comparer avec Lettre ouverte aux hommes et autres ouvrages de salon.

Deuxième film : Jeux de nuit

Ici beaucoup d’audaces « érotiques », si bien que le film fut partiellement censuré en France. Deux scènes ont frappé :

  1. Une soirée mondaine : la maîtresse de maison accouche en public d’un bébé mort-né, qui n’est pas de son mari ; pétrifiés, les invités assistent à un déferlement d’injures de la part de leur hôtesse, qui mêle ses cris de douleur des cris de mépris et de colère.
  2. Une nuit de noce : tandis que les invités ivres et égrillards se divertissent en regardant des films pornographiques, seuls dans leur chambres, les époux restent distants, nus et tristes sur leur lit.

Pour ces deux scènes, le film doit être remarqué. Elles ont choqué, toutes les deux, et surtout la première. C’était grossier, ouvertement pornographique, ce n’étaient pas des choses à montrer surtout pour une femme !

Or il se trouve que si une femme s’interroge sur ce qu’elle a envie de montrer pour se libérer, pour se désaliéner, ce sera justement ces deux silences : un accouchement horrible et en public, et une nuit d’amour ratée. Ce sont justement ces deux silences qui l’étouffent, et dont il lui faut tout d’abord, se soulager. Et bien sûr , cela choquera : puisque c’est à dessein qu’on a toujours passé ces choses sous silence, dans la société. Et bien sûr, ce ne sera pas raffiné, ce sera un cri de révolte d’abord, et il passera outre le raffinement ; il portera s’il sait être dément, c’est à dire si la femme qui le pousse est capable d’aller jusqu’au bout de sa révolte.

Troisième film : Docteur Glas

La critique a été très mauvaise. Voici celle du Nouvel Observateur  » Docteur Glas sonne celui de la seule dame du cinéma scandinave ».

Cette phrase me parait parfaitement misogyne. Sonner le glas, c’est bien sûr démolir à jamais un créateur. Et puis, il y a ce ton poli, et pour tout dire, badin : la « dame ». Alors, nous sommes ici dans le deuxième aspect de la critique : renvoyer toutes ces personnes, qui ne sont que des dames, à leurs ouvrages de dames.

Car de deux choses l’une : ou bien on abstrait du jugement le sexe, et il n’a rien à faire dans l’écriture de la critique. Ou bien on tient compte du sexe, et on élargit aussi les critères de la critiques : non pas pour « encourager paternellement » une oeuvre secondaire, dans le style : « c’est pas mal, pour une femme », mais pour trouver, dans l’expression de l’oeuvre, ce qui correspond à un effort de désaliénation, donc une rechercher originale (et combien…), ce qui correspond à la future femme telle qu’elle essaie de se définir, de se créer, et non pas à une idée de la femme figée une fois pour toutes par le système culturel oppresseur. Mais le critique du Nouvel Observateur joue , lui, des deux tableaux, et en sens contraire justement de ce qu’il faudrait.

Or il se trouve que Docteur Glas est bon film, et sans doute le meilleur film de Maï Zetterling. La démolition des critique français est d’autant plus étonnante que c’est aussi son film le moins « féministe ». Elle s’y borne à décrire, avec sobriété, l’hypocrisie du mariage bourgeois et la solitude toute suédoise d’un médecin de campagne qui sait tuer avec autant de discrétion qu’il aime.

Quatrième film : Les filles

C’est cette fois, le premier film ouvertement « féministe » ; il montre les femmes préoccupées par le fait que la société où elles vivent leur échappe. On y retrouve la plupart des acteurs que Bergman nous a fait connaître. Et c’est la guerre des sexes.

Il est difficile de suivre le détail des scènes, construites autour de Lysistrata, avec un va-et-vient continuel entre le réel et l’imaginaire.

-A quoi pensent des femmes, en train de flâner ou de voyager ? Voici Harriet Anderson, et elle pense à son bébé en train de crier. Jusqu’à l’angoisse. Et Gunnor pense, elle, à sa famille nombreuse : son mari bien calme lit le journal, le bébé dans les bras, et les autres enfants mettent à sac la maison.

-Que voit-on au cinéma, aux actualités ? Des hommes, des hommes, des hommes, rien que des hommes. Ils défilent tous, avec leurs grands gestes de dictateur : Jonhson, de Gaulle, Salazar, Nasser, Dayan, etc.

-Que font les hommes quand ils parlent des femmes ? Ils rient, ils rient, ils rient, ils rient, ils rient, ils rient, ils rient, ils rient, ils rient, ils rient, ils rient, ils rient, ils rient, ils rient. Et le ridicule tue : Bibi Anderson, « la féministe », qui essaie de faire parler les gens d’eux-mêmes, qui essaie de changer les choses, passe dans un cercueil, et les hommes suivront son enterrement en riant toujours.

En Scandinavie, le film a été plutôt bien accueilli. Les hommes, là-bas, ne se sentent pas immédiatement menacés de castration devant une femme qui s’affirme contre eux. La France, où le mâle est latin, le film est passé furtivement une semaine, et puis a disparu.

Bien sûr faute de tradition, ce n’est pas un chef d’oeuvre. Ce qui permet à la critique de le démolir, ou de l’ignorer, sans prendre la peine de voir l’expérience qu’il constitue, l’originalité qu’il annonce.

Imaginons par exemple qu’un noir , aux Etats Unis ait fait un bon film sur la libération des noirs : maladroit, certes, mais ce n’est qu’un début, il faut l’encourager ; les conditions extérieures sont dures, etc. Ici, rien de tel : on juge l’oeuvre selon les critères habituels, et ce serait juste pour toute femme se mettant dans le système, comme la plupart des artistes femmes, mais ce n’est plus juste pour Maï Zetterling, partie à la recherche de quelque chose d’important, de quelque chose de nouveau dans tous ses films. Mais comme la Critique ne s’en est jamais aperçu…

Aline.Partisans/ Libération des femmes. Editions petite collection Maspero, 1974.

 

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